Les yeux dans le portrait à la lumière artificielle

L’article qui suit est une retranscription d’un article du journal Photo-Revue, numéro 17 du 24 avril 1910.

On prétend généralement que les yeux ne jouent aucun rôle dans l'expression du visage, et que c'est la bouche qui traduit l'air triste ou joyeux qu'ils paraissent rendre. Nous ne discuterons pas cette assertion, mais nous dirons hardiment que nous la croyons fausse, parce que nous entendons ici par expression l'aspect que les yeux présentent suivant que la pupille est contractée ou dilatée, dans lequel aspect la bouche n'a certainement aucune part.

Nous avons souvent remarqué l'éclat particulier des yeux dans des photographies bien prises au moyen de poudres telles que le magnésium, mais nous avons vu dernièrement toute une série de portraits dans lesquels les yeux du sujet avaient un regard fixe et comme de hibou, qui était loin de donner de la beauté à l'expression. Le photographe en attribuait la faute à l'éclaire produit par la combustion soudaine du magnésium qui, disait-il, surprenait et effrayait tellement son modèle qu'on ne pouvait rien attendre que ce regard fixe. Nous n'avons pas voulu discuter avec lui, mais nous savions bien que la chose était impossible. La plaque était certainement impressionnée avant que le modèle en eût conscience, puisque tout acte musculaire réflexe ne se produit pas instantanément, ainsi que les physiologistes le démontrent aisément.

D'ailleurs si l'éclat de la lumière avait causé l'effet, pourquoi n'aurait-il pas plutôt amené une contraction de la pupille au lieu de sa dilatation extraordinaire ?

Une certaine dilatation de la pupille donne de l'éclat au regard ; toute femme qui se sert de belladone le sait bien.

Sous une forte lumière, la pupille se rétrécit fortement et le regard n'est jamais aussi beau que lorsque l'œil est faiblement éclairé ; dans l'obscurité complète, la dilatation de la prunelle est excessive et l'œil a probablement ce regard qui ressemble à celui du hibou.

En questionnant notre photographe, nous apprîmes que, craignant de voiler sa plaque, il éteignait soigneusement toutes les lumières de l'appartement avant de la découvrir et d'enflammer sa poudre. S'il est vrai, ainsi que les faits semblent le prouver, que l'éclair de magnésium puisse impressionner la plaque en 1/30 ou 1/50 de seconde, nous voyons immédiatement que la pupille, obéissant à une action nerveuse plus lente, ne se contracte ni ne se dilate en un temps aussi court et reste bien dans l'état où elle se trouve dans l'obcurité, c'est-à-dire grande ouverte.

Il est donc inutile et même désavantageux de baisser la lumière dans une chambre à moins qu'elle ne soit extrêmement forte. Elle ne voilera pas dans l'appareil la plaque la plus sensible, et un séjour de quelques minutes dans une pièce modérément éclairée au gaz ne laisse à la pupille qu'une dilatation suffisante pour donner de l'éclat au regard et de la beauté à son expression.

W.

Traduction du "Bulletin of Photography" par J. Bompas.